Petit préambule :
Ce post est long. Beaucoup plus que ce que j’ai l’habitude de faire. J’aurais pu le tronçonner mais j’ai craint qu’il ne perde de son impact à la lecture. Je vous le livre donc dans son intégrité. Vous comprendrez aussi pourquoi je n’ai pas posté depuis un bail. A vous de juger et bon courage…
J’étais bien dans l’eau. La mer me berçait. La tête en bas, le corps arrondi, comme un fœtus. J’voyais mon caleçon de bain. Mes bras, mes jambes. Le sable. Ballotté doucement au gré des vagues. J’sentais plus rien. Finies les putains de douleurs au dos et dans la nuque. Pas trop tôt, ça faisait des semaines que j’dégustais grave. Les bienfaits de la thalasso hé hé !! Enfin j’me comprends…Ouais, j’m’étais cogné la tête dans la piscine d’un de ces établissements luxueux et onéreux où t’es sensé faire du bien à ton corps. Résultat des courses, entorse cervicale. Pas de lésions sérieuses à priori d’après les radios. Bref deux semaines d’arrêt de travail et deux mois que j’en chiais des lames de rasoir à plus pouvoir dormir. Bourré d’anti-inflammatoires. Au moins maintenant ça allait. Plus mal. Rien de tel qu’une bonne baignade dans l’océan pour oublier tes douleurs.
J’adore le body surf. A Anglet question vagues t’es servi. Suffit d’aller aux Cavaliers, c’est l’nom d’une plage. Là, avec le trou de près de deux mètres qui borde la zone de baignade, les surfeurs se régalent. Et dans les limites surveillées les mordus se font plaisir en plongeant sous des rouleaux bien forts qui font pas loin de deux mètres, voire plus en cas de shore break. Un drôle de phénomène ce truc ; c’est quand le ressac vide le trou au bord de la plage et que la vague arrive dessus. Ca te fait monter le niveau de l’eau (principe d’Archimède), l’un plus l’autre tu obtiens une saloperie de lame de trois quatre mètres qui s’abat dans le trou laissé libre. Attention les yeux !! Si tu plonges dessous gare à l’effet machine à laver et si t’es dessus… l’océan s’emmerde pas ! Il claque sa vague dans le trou comme on écrase un cafard et tant pis si y du monde!! Le choc est d’une violence inouïe. Tu passes de quatre mètres à zéro comme un rien et t’as vingt tonnes de flotte qui te dégringolent sur la gueule. Tu vois ce que j’veux dire ?! Ben j’étais dessus. Je l’ai ridée pendant près de trente mètres, j’l’avais prise bien loin du bord et assez haute histoire d’être sûr d’arriver jusqu’à la plage. Le pied intégral. Sauf que … Shore break ! J’ai fait le cafard. Splacshhh !! Bien essayé de mettre le bras devant et enrouler la chute comme on fait au judo mais pas assez vite et crac drôle de bruit dans le cou à l’atterrissage. Un peu secoué mais pas mal, j’sentirai mes courbatures demain putain ! J’te dis pas la violence de la chute ! Mais bon ça va maintenant, j’me laisse bercer. Allez, va être temps de remonter à la surface et prendre un peu de repos après la grosse frayeur. J’vois bien le sable sous moi, mes jambes aussi, mais pas moyen de bouger. Bordel chuis comme qui dirait paralysé on dirait. Sûrement le crac dans la nuque, j’ai du m’niquer les cervicales. Bon pas paniquer et pas respirer ; y aura bien un péquin qui m’aura vu faire le gros plouf.
Le temps passe, pas trop puis une main me choppe le menton et la nuque et me remonte hors de l’eau délicatement.
« Ça va ?! » la question qui tue d’un maître nageur qui me sauve de la noyade.
« Peux plus bouger, paralysé»
« Pas de panique monsieur, restez calme » qu’y me dit le MNS. Et j’vois mon grand fils qui me regarde avec de la peur dans les yeux. S’y mettent à trois pour m’sortir de la flotte. Minerve et tout le toutim, questions diverses et variées et moi qui réclame mon fiston. Quand il est là j’lui fais comme ça :
« C’est bon t’inquiètes pas chuis juste paralysé. »
Tout s’bouscule dans ma tête. J’pense à ma Douce. Va m’larguer c’est sûr. Mal barré l’grand Amour… J’pourrais pas lui en vouloir. Elle est tellement pleine de vie. J’ai les boules grave. C’était beau nous deux. J’croyais bien l’avoir trouvée. Tu sais l’autre moitié. La personne qui va te rendre heureux et te comprendre en même temps. Celle qui t’met des étoiles dans les yeux. Qui t’rend la vie plus belle. Que t’as envie de chérir. De prendre dans tes bras tout le temps. Que t’as pas envie de laisser…
Pas de bol. Comme si on t’passait un gâteau sous l’nez pis macache. Circulez y a rien à voir. j’dis à mon grand :
« T’appelleras La Fille à La queue De Cheval quand on saura où on en est. J’vais finir à l’hosto, alors autant pas la faire flipper … »
J’ai d’l’eau plein les yeux et j’commence à m’excuser. Auprès de mon fils de lui pourrir ses vacances. Aux MNS pour le dérangement. Et dans ma tête, j’pense à ma Douce, ma P’tite Caille, Pardon de t’avoir fait croire que j’pourrais t’rendre heureuse.
Putain, j’foire tout quand même ! Y a pas à dire, chuis un surdoué pour foutre ma merde quand tout va bien. Comme si y fallait ça. Comme si sans drames j’étais plus tout à fait sûr d’être vivant…Plus sûr qu’on m’aime. Cette angoisse d’exister et de rater quelque chose, quelqu’un…de ne pas avoir bouffé cette putain de vie avec assez d’envie, de voracité. Ç’est bien beau tout ça, Carpe Diem et tout le toutim, mais à trop penser à ta gueule tu déclenches parfois des dommages collatéraux comme on dit maintenant. Tu fais du mal aux gens qui t’aiment et qui ont l’impression que tu les piétines. Tu te fous de l’avis qu’on te donne, t’en fais qu’à ta tête. Et tu fonces, tu fonces… Dans le mur. Et tu le sais, t’as déjà vécu ça. Tu fais toujours les mêmes conneries, et t’arrives encore et encore au même résultat. T’as foutu le souk dans la vie de la femme qui t’aime, dans celle de tes proches, de tes enfants, tes amis...
En bref t’es un fouteur de merde qui pense qu’à sa p’tite gueule.
Mais cette fois j’avais dit assez. D’abord parce que y a pas si longtemps que ça j’étais tombé sur plus balèze que moi dans l’foutage de dawah. Une femme qui m’a remis à ma place. Elle m’a laissé sur le carreau. Avec plus rien que ma bite, mon couteau et mes yeux pour pleurer. Elle était rentré dans ma vie avec finesse, m’avait manipulé, et comme il faut, pour arriver à ses fins. L’était têtue et finaude la vache. M’en suis tiré de justesse.
Mais surtout, y a eu le Pays Basque et l’Amour de nouveau.
Et la poisse Encore…
J’ai pensé à mes gosses. Mes deux gars qu’étaient venus m’voir y pas si longtemps. Le plus grand encore là avec moi sur cette putain de plage en train d’apprécier l’étendue du désastre. Ma fille que j’avais pas vue depuis des lustres.
MERDE !! J’vais finir dans un fauteuil roulant, comme un légume. Fini d’faire Spiderman,
Et ma famille?!
Mon vieux et ma frangine cadette ont clamsé trop vite, pas eu l’temps d’les connaître, enfin si, mais pas comme j’aurais voulu. Ça a fait un gros trou dans l’espace familial.
Ma mère ? Bah, elle allait s’en taper comme d’hab ! On choisit pas ses parents. Elle a jamais pu m’saquer la vieille. J’étais pas attendu comme qui dirait. Une putain d’erreur de calcul. Pendant des années elle m’a appelé Ogino. Ogino fait ta chambre, Ogino par ci et par là. J’croyais qu’c’était un p’tit nom gentil genre Pouillette ou Bouillette, comme pour mes soeurs mais pour les garçons tu vois ? Pis un jour, cours d’éducation sexuelle à l’école, trop content ! On allait voir des femmes à poil c’était sûr ! On parlait que d’ça à la récrée. Pas de bol on a eu la contraception… T’ímagine ma bouille quand la prof s’est mise à causer d’la méthode Ogino… Alors en rentrant at home j’y ai demandé à ma mère. « Pourquoi tu m’appelle comme ça c’est pas un surnom mignon c’est l’nom d’une façon d’pas avoir de mômes ! ». Elle m’a r’gardé avec un p’tit sourire en coin comme quand t’as fait une bonne blague. « J’ai pas bien su y faire avec les courbes de température et j’me suis retrouvée enceinte et bien obligée de te garder. J’voulais pas d’gosses, j’voulais profiter d’ma jeunesse, t’as tout fait foirer et tu m’pourris la vie alors faudra bien t’y faire. ». Véridique mon gars !!
C’est à partir de ce moment là que j’ai commencé à plus trop aimer ma mère.
Pis y avait ma p’tite sœur ! Encore en vie elle. Loin dans son bled en banlieue parisienne avec ses deux gosses, son mec et notre marâtre. Obligée de la supporter, elle a une jambe de bois ! Peut plus vivre toute seulabre la vioque, aigrie d’avoir perdu son mari parce qu’elle picolait trop et depuis trop longtemps. Elle s’était calmée trop tard et encore, pas pour s’occuper de nous un peu mieux, non ! Juste à cause de ma frelote qui lui avait mis le marché sur la table : t’arrêtes ou j’te fais interner et tu m’verras plus jamais. C’était sa préférée la petiote. Alors elle s’est calmée, sous la contrainte.
L’a perdu une guibole connement. Tombée sous un trente tonnes à l’arrêt. L’avait glissé du trottoir en allant faire des commissions au marcado. Le camion l’était pas vraiment arrêté, juste au feu rouge. Ça dure pas un feu rouge, ça vire au vert et le chauffeur a rien vu, l’a même pas entendu les hurlements d’ma mère quand il lui a roulé sur la guibole. T’imagine la bouillie. On la lui a coupé. Juste au dessus du genou. Alors maintenant c’est prothèse et fauteuil à roulettes. Depuis elle vit chez ma sœur et elle fait chier son monde. Elle gueule sur les petiots d’la frangine pour un oui pour un non. Elle conchie son gendre. « Tu comprends il est arabe et il fait rien qu’à profiter de ma fille ». Elle est tout le temps assise devant la télé avec un casque sans fil sur la tronche, elle est sourde comme un pot. Elle parle plus ou alors pour se plaindre. Moi quand j’vais les voir j’taxe du blé à ma vieille. Elle se fait prier, elle râle mais elle me l’file juste histoire de s’dédouaner, ça lui donne bonne conscience. Hé, hé !!
Mais la p’tite soeur c’est quelque chose !! Elle en a bien chié elle aussi. Longtemps on n’a pas fêté son anniversaire. Faut dire que quand tu vas au crématorium voir flamber ta frangine pis que tu disperses ses cendres sous un joli chêne ce jour là, t’as plus trop envie d’y penser à ton anniversaire. Tu l’oublies un bon moment même… si tu vois ce que j’veux dire.
Son mec elle le connaît depuis l’age de treize piges. Ça en fait vingt cinq qu’y sont ensemble. C’est de l’amour, du vrai, du mouvementé. Elle s’est cassée cent fois, avec sa p’tite valoche, cent fois elle est revenue. Elle l’a foutu dehors par la porte il est reparu par la f’nètre. Y s’engueulent pour mieux se réconcilier, y sont mignons tout plein même si lui l’a un peu déconné mais ça s’est pas vos oignons et les miens non plus.
Je l’adore ma frangine. J’lui ai pt’être jamais dit, j’aurais dû…
Je t’aime, t’es ma sœur, mon sang, tu m’as toujours aidé et aimé. Même quand j’étais « une loque », tu t’rappelles ? C’est pas pasqu’on s’voit pas ou qu’on s’cause qu’une fois tout les trente six du mois au bigophone que j’taime pas. Tu crois que tu m’a pas soutenu quand j’était dans la mouise avec l’australienne mais tu te gourres ! Et si j’oublie les anniv’ de tes gamins ou de ton mec c’est qu’à part le tien et le mien, j’les oublie tous. Si y a pas d’cadeaux pour les momes c’est que chuis toujours fauché mais eux aussi j’les aime !! Y m’reste plus que toi de la famille « Bau Bau » comme disait papa. J’connais tes souffrances, j’ai eu les mêmes. J’ai pas réagis comme toi c’est tout. Tu gardes des souvenirs, moi j’fais des gros traits et j’oublie. T’as des photos pas moi. J’vais pas sur les tombes, ceux que j’aime sont là, dans mon cœur, à coté de toi, de mes gosses et d’ma douce, après y a les amis et tant pis pour les autres si j’ai pas le coeur assez gros pour pardonner aux ceusses qui m’ont fait du mal !
Si j’m’en sors j’lui dirais tout ça et plus encore mais pour l’instant chuis sur une planche et y a trois MNS qui m’amènent au poste de secours des Cavaliers…
J’ai des fourmis dans les pieds c’es tout ce que je sens. Alors j’essaie de bouger mes orteils comme un taré.
« Y bougent mes doigts de pieds ? »
« Oui ils remuent bien même. Mais arrêtez s’il vous plait vous me chatouillez les couilles » me dit le type qui tient la planche tout seul au bout de mes jambes. Ça fait marrer tout le monde même le fiston qu tant bien que mal suis le mouvement avec le masque à oxygène qu’il me plaque sur le nez.
Après y a le camion de pompier et les urgences.
« Tétraplégie à la suite d’une chute » que j’entends.
Scanner. Pas de fracture aux cervicales. Youpi ! Entre temps je recommence à pouvoir remuer les bras et les jambes mais j’ai comme des décharges électriques qui zigzaguent partout dans mon corps et le transforment en instrument de torture.
« J’ai mal partout, j’peux boire ? J’ai envie de fumer s’il vous plait… ».
« Pas question, on attend le neurochirurgien de garde pour avoir son diagnostic. ».
Et il arrive le type. Pas bavard. Regarde le compte rendu et dit « IRM »
Alors on y va et pendant ce temps là les décharges dans mon corps deviennent des éclairs qui parcourent mes bras et ma colonne vertébrale. Le plus petit courant d’air qui frôle mes bras m’arrache des hurlements.
Puis le type regarde l’IRM et s’approche.
« Je vais devoir vous opérer. La moelle a été fortement comprimée, deux disques cervicaux sont éclatés. En plus vous avez des becs de perroquet osseux à l’intérieur des vertèbres. Je vais devoir fraiser pour donner de l’espace à la moelle, retirer les éclats de disques remettre vos vertèbres en ligne et les fixer avec une jolie plaque en titane. ».
« Je peux réfléchir un peu, avoir un autre avis, est-ce que je vais retrouver l’usage complet de mes membres ? ».
« On a peu de temps, votre état peu se dégrader d’un moment à l’autre mais si l’opération réussi vous redeviendrez comme avant, enfin presque… ».
« J’ai combien de chances ? ».
« Une sur deux. ».
Je regarde ma douce et mon fils qui sont en plein flip, contents de me voir remuer à nouveau mais inquiets car la moelle est touchée.
« Oki doc, allez y, on opère quand ? ».
« Le plus vite possible, on stabilise votre état et demain matin j’interviens. ».
« Et pour les douleurs ? ».
« L’interne va faire ce qu’il faut. A demain.».
Et il se barre.
« J’ai mal merde faites quelque chose !! ».
« On va vous donner de la morphine. Tant que vous aurez mal demandez, pas de problème. »
Ils m’ont fait dix huit shoots en six heures. J’étais complètement foncedé. Mais les douleurs en avaient rien à foutre.
« T’as jamais eu autant de came sans payer !! » me dit mon fils pour détendre l’atmosphère.
Puis on me monte dans un lit en neurochirurgie. Là les infirmières adorables se sont mises en quatre pour me faire plaisir.
« J’ai très mal madame on ne peut donc rien faire, je suis plein de morphine et c’est presque pire ! ».
« Les idiots, ils ne savent donc pas aux urgences que la morphine n’agit pas sur les paresthésies ? On va vous donner ce qu’il faut !».
« C’est quoi les paresthésies ? ».
« Des signaux anarchiques envoyés par votre moelle épinière. On va calmer tout ça, rassurez vous. ».
Elles l’ont fait.
« Faudra que l’anarchie mène ma putain de vie jusqu’au bout !! » j’ai dit pour moi mais à voix haute. Les infirmières m’ont regardé d’un drôle d’air sans comprendre et m’ont foutu au plumard.
« Enfin j’me comprends !! » j’ai fait avant de dégager dans le coaltar.
Le docteur Delpy m’a opéré le lendemain. Quand je me suis réveillé de l’anesthésie j’ai vu mon fils et mon Amour qui me regardaient avec de l’eau dans les yeux et un gros sourire.
« Ça a marché ?! J’peux bouger ?! ». J’étais tout engourdi.
« Oui, ça a marché. Le docteur a dit que tu n’aurais pas de grosses séquelles. ».
Alors je me suis levé. Tout doucement. J’avais les mains pleines de fourmis, le ventre tout contracté, comme si j’avais une ceinture Gibaud trop serrée sous la peau, mais pas trop de douleurs.
Et j’ai dansé une petite gigue. Comme Bruce Willis à la fin du film «Le Dernier Samaritain ». Véridique.
Merci à tous ceux qui ont contribué à ma guérison. Tous ensemble ou l’un après l’autre. Je marche pour vous !!
PS : Y a pas Wesley Snipes dans « Le Dernier Samaritain » ! Ok Djoules ?!
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